Cartographier le domaine
Construire une carte fiable d'un environnement Active Directory — forêt, trusts, OUs, DNS, sites — avant toute phase d'exploitation, en maîtrisant le volume de requêtes émises.
Table des matières
Pourquoi cartographier avant d'exploiter
Un audit Active Directory qui saute directement à l'exploitation — Kerberoasting à l'aveugle, tentative de mouvement latéral sur la première machine venue — produit des résultats désordonnés et un rapport difficile à défendre devant le client. La cartographie est la phase qui transforme un accès initial anonyme en une compréhension structurée de l'environnement : combien de domaines, quelles relations de confiance existent avec l'extérieur, où sont les comptes à privilèges, quelles machines sont réellement en périmètre.
Cette étape a aussi une valeur contractuelle. Le scope d'un test d'intrusion AD précise généralement un ou plusieurs domaines autorisés — cartographier permet de vérifier qu'on reste dans ce périmètre, notamment lorsque des trusts mènent vers des forêts partenaires qui, elles, ne sont pas couvertes par l'autorisation signée.
Un trust externe ou inter-forêt découvert en cartographie ne doit jamais être suivi sans vérification préalable du scope contractuel. Franchir une frontière de confiance vers un système non autorisé transforme un test légal en intrusion non couverte, même si l'accès technique est trivial.
La forêt, les domaines et les trusts
Une forêt Active Directory regroupe un ou plusieurs domaines qui partagent un schéma, un catalogue global et une configuration commune. Le domaine racine (corp.local par exemple) peut avoir des domaines enfants (emea.corp.local), reliés par des trusts parent-enfant : bidirectionnels et transitifs par défaut. Deux forêts distinctes peuvent aussi être reliées par un trust inter-forêt ou par un trust externe, souvent utilisé pour connecter un partenaire, une filiale récemment acquise, ou un environnement legacy non migré.
La direction et la transitivité d'un trust déterminent ce qui est réellement exploitable :
| Type de trust | Direction | Transitif | Cas d'usage typique |
|---|---|---|---|
| Parent-enfant | Bidirectionnel | Oui | Structure interne d'une même forêt |
| Arbre-racine | Bidirectionnel | Oui | Domaines de même forêt, arbres différents |
| Externe | Sens unique configurable | Non | Partenaire, ancien domaine legacy |
| Forêt | Bidirectionnel ou unique | Oui (au niveau forêt) | Fusion-acquisition, environnements séparés |
| Raccourci (shortcut) | Bidirectionnel ou unique | Oui | Optimisation de chemin d'authentification |
Côté offensif, un trust sortant du domaine compromis vers un autre domaine signifie que des comptes de ce second domaine peuvent potentiellement s'authentifier sur des ressources du premier — et inversement selon la direction. Le SID filtering, activé par défaut sur les trusts externes et inter-forêts, limite l'usurpation de SID historiques (SID history) au travers de la frontière, mais reste mal configuré dans une proportion notable d'environnements audités.
Pour énumérer les trusts avec un compte de domaine standard :
Get-ADTrust -Filter * -Properties Direction, TrustType, ForestTransitive, SIDFilteringForestAware
nltest /domain_trusts /all_trusts
Lors d'un audit, la commande
nltest /domain_trustsrévèle un trust externe non transitif verspartner-ext.local, absent de la documentation fournie par le client. Signalé immédiatement au commanditaire avant toute tentative d'énumération de ce domaine tiers — c'est une découverte à traiter comme un finding de gouvernance, pas comme une invitation à pivoter.
Unités organisationnelles, utilisateurs, ordinateurs, groupes
L'arborescence des unités organisationnelles (OU) reflète en général l'organisation métier ou technique de l'entreprise : OU par direction, par site géographique, par type d'actif. Elle sert de support à la délégation d'administration et à l'application des GPO — deux informations précieuses pour un pentester.
Ce qu'il faut extraire en priorité :
- Comptes à privilèges — membres directs et indirects de
Domain Admins,Enterprise Admins,Administrators, mais aussi des groupes métiers custom qui portent des droits équivalents sans porter le nom - Comptes de service — souvent dotés de SPN, cibles naturelles du Kerberoasting traité au chapitre suivant
- OU sensibles isolées (Tier 0) — quand elles existent, elles indiquent une tentative de tiering ; leur absence est en soi une information sur la maturité de la cible
- Ordinateurs par type — contrôleurs de domaine, serveurs, postes de travail ; le ratio et la nomenclature donnent une idée de la taille réelle du parc
- Groupes imbriqués — l'appartenance à un groupe via un autre groupe est une source fréquente de privilège caché, invisible en lisant uniquement l'appartenance directe
Get-ADUser -Filter * -Properties ServicePrincipalName,MemberOf | Where-Object {$_.ServicePrincipalName}
Get-ADGroupMember -Identity "Domain Admins" -Recursive
Get-ADComputer -Filter * -Properties OperatingSystem | Group-Object OperatingSystem
Croiser systématiquement l'appartenance récursive aux groupes à privilèges avec la liste des comptes ayant
PasswordLastSetancien ouPasswordNeverExpiresactivé. Un compte à privilèges dont le mot de passe n'a pas changé depuis des années est souvent le chemin le plus court vers un compromis complet, bien avant toute technique Kerberos avancée.
DNS intégré à Active Directory
Dans la grande majorité des environnements, le DNSDNSRéseauxSystème qui traduit un nom de domaine en adresse IP, par interrogations successives de la racine, des serveurs de premier niveau puis des serveurs faisant autorité.Voir dans le glossaire est intégré à Active Directory : les zones sont stockées dans l'annuaire et répliquées entre contrôleurs de domaine au lieu de fichiers de zone classiques. Ce détail a une conséquence directe pour la cartographie : le DNS révèle la topologie du domaine avant même d'ouvrir une session LDAP.
Les enregistrements SRV sous _msdcs.<domaine> listent les contrôleurs de domaine, les serveurs de catalogue global, et les rôles FSMO potentiels :
nslookup -type=SRV _ldap._tcp.dc._msdcs.corp.local
nslookup -type=SRV _kerberos._tcp.dc._msdcs.corp.local
nslookup -type=SRV _gc._tcp.corp.local
Ces requêtes sont peu bruyantes — elles ressemblent à du trafic DNS légitime constant sur un réseau d'entreprise — mais elles ne sont pas invisibles pour autant : un serveur DNS journalisé et surveillé peut détecter un volume ou un motif de requêtes SRV inhabituel émis depuis un poste qui n'a normalement aucune raison de les émettre.
Le DNS intégré à AD accepte par défaut les mises à jour dynamiques sécurisées uniquement, mais des environnements legacy autorisent encore les mises à jour non sécurisées sur certaines zones. Ce point mérite d'être vérifié et documenté séparément — il ouvre la porte à des attaques de type usurpation ou empoisonnementempoisonnementCybersécuritéIntroduction délibérée d'exemples corrompus dans un jeu d'entraînement, afin d'altérer durablement le comportement du modèle.Voir dans le glossaire DNS, hors du strict périmètre de la cartographie mais utile pour le rapport final.
Sites AD et topologie réseau
Les sites Active Directory, définis dans Active Directory Sites and Services, associent des sous-réseaux IP à des emplacements physiques ou logiques. Ils déterminent quel contrôleur de domaine un client contacte en priorité pour l'authentification, et gouvernent la réplication inter-sites.
Pour un pentester, la topologie des sites donne une carte du réseau sans avoir besoin d'accéder à la documentation infrastructure : elle indique combien de sites existent, quels sous-réseaux leur sont rattachés, et donc où chercher des contrôleurs de domaine additionnels ou des segments potentiellement moins surveillés.
Get-ADReplicationSite -Filter *
Get-ADReplicationSubnet -Filter * -Properties Site
Un domaine multi-sites avec un site distant faiblement doté en supervision — succursale, filiale récente, site industriel — est souvent un point d'entrée ou de rebond plus favorable qu'un siège social correctement instrumenté.
La topologie des sites conditionne également le choix du contrôleur de domaine ciblé pour une action donnée. Un DC situé sur un site distant, relié au reste de la forêt par une liaison de réplication planifiée plutôt qu'en temps réel, peut afficher un état légèrement désynchronisé par rapport au reste du domaine — utile à connaître si une action doit être menée avant qu'une modification (verrouillage de compte, changement de mot de passe) ne se propage partout.
Localiser les rôles FSMO et le catalogue global
Cinq rôles à maître unique (FSMO — Flexible Single Master Operations) sont répartis dans une forêt : Schema Master et Domain Naming Master au niveau forêt, PDC Emulator, RID Master et Infrastructure Master au niveau de chaque domaine. Leur localisation n'est pas indispensable à toutes les phases suivantes, mais elle a deux usages concrets en cartographie.
D'abord, le PDC Emulator est la référence de synchronisation horaire et le point de traitement prioritaire des changements de mot de passe récents dans le domaine — une information utile si une attaque par verrouillage ou une réinitialisation vient d'avoir lieu. Ensuite, un rôle FSMO hébergé sur un contrôleur de domaine isolé, à l'écart des autres DC en matière de patching ou de durcissement, peut signaler une dette technique intéressante à documenter pour le rapport.
Get-ADForest | Select-Object SchemaMaster, DomainNamingMaster
Get-ADDomain | Select-Object PDCEmulator, RIDMaster, InfrastructureMaster
Le catalogue global (Global Catalog), hébergé sur un sous-ensemble des contrôleurs de domaine, mérite une identification séparée : il centralise un sous-ensemble d'attributs de tous les objets de la forêt, ce qui en fait une cible de choix pour des requêtes transversales à plusieurs domaines sans avoir à interroger chaque domaine individuellement.
Construire un inventaire sans bruit excessif
La cartographie complète d'un grand domaine peut générer un volume de requêtes LDAP conséquent. Deux réflexes réduisent l'exposition sans sacrifier la qualité de la collecte :
- Prioriser avant d'énumérer en masse — commencer par les objets à forte valeur (comptes à privilèges, SPN, trusts, OU Tier 0) plutôt que de tirer un dump exhaustif dès la première requête
- Espacer les requêtes automatisées — les outilstool callingIACapacité d'un agent ou d'un LLM à invoquer des outils externes (API, calcul, recherche) pendant le raisonnement.Voir dans le glossaire de collecte massifs (type collecteurs SharpHound) génèrent des motifs de requêtes LDAP reconnaissables ; les lancer en une seule salve depuis un poste isolé est un signal fort pour une équipe de détection outillée
- Privilégier LDAP/LDAPS natif à un compte authentifié plutôt que des null sessions, quand elles sont désactivées côté cible — les null sessions restent parfois actives sur des domaines anciens mais leur usage est en net recul et souvent surveillé spécifiquement
- Documenter chaque requête significative — pour le rapport final, mais aussi pour pouvoir reconstruire une chronologie si l'équipe défense détecte une activité et demande des comptes
Un compte de service compromis utilisé pour une énumération massive et non maîtrisée peut déclencher un verrouillage de compte (account lockout) s'il existe une politique stricte, ou une alerte SIEM sur un volume anormal de requêtes LDAP/Kerberos depuis un même poste. Un audit qui provoque un incident de production non planifié abîme la relation de confiance avec le client, même si l'objectif technique est atteint.
Checklist de cartographie
- Liste des domaines et forêts, avec direction et type de chaque trust
- Filtrage SID vérifié sur les trusts externes et inter-forêts
- Arborescence des OU principales et OU Tier 0 si elle existe
- Membres directs et récursifs des groupes à privilèges
- Comptes avec SPN, comptes à mot de passe ancien ou n'expirant jamais
- Enregistrements SRV DNS des contrôleurs de domaine et du catalogue global
- Sites AD et sous-réseaux associés, avec identification des sites distants
- Journal horodaté des requêtes de reconnaissance effectuées, pour le rapport
Ce que la cartographie ne remplace pas
Cartographier donne une vue statique à un instant donné. Un domaine change en permanence — ajout de comptes, rotation de mots de passe, modification de GPO. Une cartographie réalisée en début de mission doit être révisée si l'audit s'étend sur plusieurs semaines, en particulier avant les phases d'exploitation les plus sensibles. Elle ne remplace pas non plus l'énumération LDAP et SMB détaillée, traitée au chapitre suivant, qui va plus loin dans la lecture des ACL et des partages.
La valeur de cette étape se mesure à la qualité des décisions qu'elle permet ensuite : quelles cibles Kerberoasting sont réellement rentables, quel chemin de mouvement latéral a le plus de chances d'aboutir à un compte à privilèges, quels trusts méritent d'être signalés comme risque de gouvernance indépendamment de toute exploitation technique.
L'essentiel à retenir
Ce chapitre présente la cartographie d'un domaine Active Directory comme préalable méthodologique à toute phase d'exploitation. Il détaille la lecture des trusts entre domaines et forêts, l'arborescence des unités organisationnelles, l'exploitation du DNS intégré à AD et la topologie des sites, puis propose une méthode d'inventaire qui limite le bruit journalisé côté défense. L'objectif est de produire, à partir d'un compte à faibles privilèges, une représentation exploitable du terrain sans déclencher d'alerte évitable.
Questions fréquentes
Faut-il toujours un compte de domaine pour cartographier, ou peut-on tout faire en anonyme ?
Comment savoir si un trust est réellement exploitable et pas seulement présent dans la configuration ?
Quelle est la différence pratique entre un site AD et un simple sous-réseau IP ?
Un outil de collecte automatisé type BloodHound remplace-t-il cette phase manuelle de cartographie ?
Comment limiter concrètement le bruit journalisé pendant la cartographie ?
Que faire si la cartographie révèle une configuration DNS avec mises à jour dynamiques non sécurisées ?
Pourquoi documenter les OU Tier 0 a-t-il de l'importance si elles n'existent pas dans l'environnement audité ?
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