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Approche par risques et taxonomie

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Approche par risques et taxonomie

Le cœur du règlement européen sur l'IA repose sur une classification à quatre niveaux qui détermine les obligations applicables à chaque système. Ce chapitre détaille les critères de classification, les cas limites et la méthode pour cartographier un inventaire de cas d'usage.

Ch. 3/11 Intermédiaire
Table des matières

    Pourquoi une classification par risques

    Le règlement européen sur l'intelligence artificielleAI ActConformitéRèglement européen sur l'intelligence artificielle, adopté en 2024. Il classe les systèmes en quatre niveaux de risque selon leur usage — jamais selon leur technologie.Voir dans le glossaire ne définit pas d'obligations générales applicables à « l'IAintelligence artificielleIAEnsemble des techniques permettant à un programme d'accomplir une tâche qui demanderait de l'intelligence humaine. Le terme couvre aussi bien les systèmes à règles écrites que ceux qui apprennent de données.Voir dans le glossaire » en tant que catégorie technique. Il construit un système gradué où l'intensité de la contrainte dépend de la finalité du système et du contextefenêtre de contexteIAQuantité de texte qu'un modèle peut prendre en compte simultanément : question, documents fournis et historique. Au-delà, les éléments les plus anciens sortent du champ.Voir dans le glossaire dans lequel il est déployé. Un même algorithme de classification d'images peut relever de trois régimes différents selon qu'il trie des colis dans un entrepôt, filtre des candidatures à l'embauche ou identifie des personnes dans l'espace public.

    Cette logique surprend souvent les équipes techniques habituées à raisonner par architecture (modèle de langagegrand modèle de langageIAModèle entraîné à prédire le token suivant d'une séquence de texte. Toutes ses capacités apparentes — résumer, traduire, coder — découlent de cette unique tâche.Voir dans le glossaire, réseau de neuronesréseau de neuronesIAFonction mathématique composée de neurones artificiels organisés en couches, dont les coefficients sont ajustés pendant l'entraînement. Malgré son nom, il n'a presque rien de commun avec un cerveau.Voir dans le glossaire convolutif, système de règles). L'AI Act raisonne par finalité déclarée et usage réel. Deux déploiements du même modèle peuvent donc se voir appliquer des obligations totalement différentes.

    La classification n'est pas figée au moment de la conception. Un système initialement classé à risque minimal peut basculer en haut risquehaut risqueConformitéCatégorie de l'AI Act regroupant les usages soumis à conditions strictes : recrutement, crédit, éducation, infrastructures critiques. Elle impose documentation, examen des biais et contrôle humain effectif.Voir dans le glossaire si son usage évolue — par exemple un outil d'analyse de texte générique repris pour évaluer des candidatures. La responsabilité de réévaluer la classification incombe au déployeur autant qu'au fournisseur initial.

    La pyramide à quatre niveaux

    Pyramide des quatre niveaux de risque de l'AI Act
    Du sommet interdit à la base libre : quatre régimes d'obligations distincts selon la finalité du système.

    La pyramide se lit du sommet vers la base : plus on descend, plus le nombre de systèmes concernés augmente, et plus les contraintes s'allègent.

    Niveau 1 — Risque inacceptable (interdiction)

    L'article 5 du règlement liste huit catégories de pratiques purement et simplement interdites sur le marché européen, quel que soit le fournisseur :

    • Techniques de manipulation subliminale ou délibérément trompeuses altérant le comportement d'une personne au point de causer un préjudice significatif
    • Exploitation des vulnérabilités liées à l'âge, au handicap ou à la situation sociale ou économique
    • Notation sociale généralisée par des autorités publiques ou en leur nom, conduisant à un traitement défavorable injustifié
    • Évaluation ou prédiction du risque de commettre une infraction pénale fondée uniquement sur le profilage ou des traits de personnalité
    • Constitution de bases de donnéesdonnéesIAEnsemble d'informations structurées ou non utilisées pour entraîner, évaluer ou alimenter un modèle. La qualité, la quantité et la représentativité des données sont les facteurs décisifs pour les performances en apprentissage automatique.Voir dans le glossaire de reconnaissance faciale par extraction non ciblée d'images (internet, vidéosurveillance)
    • Reconnaissance des émotions sur le lieu de travail et dans les établissements d'enseignement (hors exceptions médicales ou de sécurité)
    • Catégorisation biométrique déduisant des données sensibles (opinions politiques, orientation sexuelle, appartenance syndicale, etc.)
    • Identification biométrique à distance « en temps réel » dans des espaces accessibles au public à des fins répressives, sauf exceptions strictement encadrées (recherche de victimes, prévention d'une menace imminente pour la vie, poursuite d'infractions graves listées)

    La dernière catégorie — identification biométrique en temps réel — comporte des dérogations qui font l'objet d'un encadrement procédural lourd (autorisation judiciaire ou administrative préalable, limitation temporelle et géographique). Ne pas confondre « dérogation possible » avec « autorisation par défaut » : le régime reste celui de l'interdiction, l'exception doit être justifiée au cas par cas.

    Niveau 2 — Haut risque (Annexe III)

    C'est le niveau qui concentre l'essentiel des obligations opérationnelles du règlement : gestion des risques, gouvernance des données, documentation technique, journalisation, supervision humaine, robustesse et cybersécurité, enregistrement dans une base de données européenne. L'Annexe III liste huit domaines dans lesquels un système est présumé à haut risque dès lors qu'il joue un rôle déterminant dans une décision affectant une personne :

    1. Biométrie (identification, catégorisation, reconnaissance d'émotions non interdites)
    2. Gestion des infrastructures critiques (énergie, eau, transport numérique)
    3. Éducation et formation professionnelle (accès, évaluation, orientation)
    4. Emploi, gestion des travailleurs et accès à l'indépendance professionnelle (recrutement, évaluation de performance, promotion, licenciement)
    5. Accès aux services essentiels privés et publics (crédit, assurance, prestations sociales)
    6. Répression pénale (dans les limites compatibles avec les droits fondamentaux)
    7. Migration, asile et gestion des frontières
    8. Administration de la justice et processus démocratiques

    À cette liste s'ajoutent les systèmes qui constituent un composant de sécurité d'un produit déjà soumis à une législation d'harmonisation européenne — dispositifs médicaux, jouets, ascenseurs, machines — dès lors qu'une évaluation de conformité par tierce partie est déjà requise pour ce produit.

    Un système classé dans une catégorie de l'Annexe III peut échapper au régime haut risque s'il ne fait qu'une tâche procédurale étroite, améliore un résultat produit par une personne physique en amont, détecte des écarts sans se substituer à l'évaluation humaine, ou remplit une tâche préparatoire. Cette exception doit être documentée et justifiée par le fournisseur — elle ne se présume pas.

    Niveau 3 — Risque limité (transparence)

    Ce niveau ne repose pas sur un domaine d'application mais sur une caractéristique du système : sa capacité à interagir avec des personnes ou à produire du contenu qui pourrait être pris pour une production humaine ou factuelle. Les obligations sont des obligations d'information, pas de contrôle technique préalable :

    • Un système conversationnel doit signaler à l'utilisateur qu'il interagit avec une IA, sauf évidence du contexte
    • Un contenu de synthèse (image, audio, vidéo, texte) généré ou manipulé par IA doit être identifié comme tel, notamment lorsqu'il ressemble à un contenu authentique
    • Un système de reconnaissance d'émotions ou de catégorisation biométrique (non interdit) doit informer les personnes exposées
    • Un deepfake doit être divulgué comme contenu généré ou manipulé, sauf usages artistiques ou satiriques encadrés par des garanties appropriées de transparence

    Une entreprise déploie un chatbot de support client fondé sur un modèle de langage. Le système n'entre dans aucune catégorie de l'Annexe III : il ne prend pas de décision affectant l'accès à un service essentiel, il aiguille et répond à des questions. L'obligation qui s'applique est simple mais non négociable : indiquer clairement, dès le début de la conversation, qu'il s'agit d'un système automatisé. L'absence de cette mention constitue un manquement, même en l'absence de tout préjudice démontré.

    Niveau 4 — Risque minimal ou nul

    La grande majorité des systèmes d'IA déployés en entreprise relève de ce niveau : filtres anti-spam, systèmes de recommandation non liés à un service essentiel, IA dans les jeux vidéo, outilstool callingIACapacité d'un agent ou d'un LLM à invoquer des outils externes (API, calcul, recherche) pendant le raisonnement.Voir dans le glossaire de traduction interne, correcteurs orthographiques. Aucune obligation légale spécifique ne s'applique au titre de l'AI Act. Le règlement encourage l'adhésion volontaire à des codes de conduite, mais rien n'est contraignant.

    Ne pas confondre « risque minimal au titre de l'AI Act » et « absence de risque tout court ». Le RGPDRGPDConformitéRèglement européen sur la protection des données personnelles. Il s'applique dès qu'un système d'IA traite de telles données, et se cumule avec l'AI Act.Voir dans le glossaire continue de s'appliquer intégralement dès qu'il y a traitement de données personnelles, quel que soit le niveau de risque IA. Un chatbot RH sans aucune obligation AI Act spécifique reste pleinement soumis aux exigences de licéité, de minimisation et de sécurité du RGPD.

    Le cas des modèles à usage général (GPAI)

    Un système fondé sur un modèle à usage général — un grand modèle de langageLLMIAGrand modèle de langage (Large Language Model) entraîné sur d'énormes corpus pour prédire et générer du texte.Voir dans le glossaire par exemple — pose une difficulté propre : le modèle lui-même n'a pas de finalité unique, mais le déploiement en a une. Le règlement distingue deux niveaux d'obligations :

    • Les fournisseurs de modèles à usage général doivent tenir une documentation technique, une politique de respect du droit d'auteur et un résumé du contenu d'entraînement, indépendamment de l'usage final
    • Les modèles présentant un « risque systémique » (au-delà d'un seuil de capacité de calcul d'entraînement, actuellement fixé à 10^25 FLOPs, ou désignés comme tels par la Commission) sont soumis à des obligations renforcées : évaluation contradictoire, notification d'incidents graves, cybersécurité renforcée

    Cette couche s'ajoute à la classification par cas d'usage, elle ne la remplace pas. Une entreprise qui construit un produit de scoring RH sur une API de modèle de langage hérite des obligations « haut risque » liées à son usage, indépendamment des obligations que porte déjà le fournisseur du modèle sous-jacent au titre de GPAI.

    Méthode d'inventaire des cas d'usage

    Classer un système isolé est simple une fois les critères connus. La difficulté opérationnelle réside dans l'inventaire exhaustif des systèmes IA effectivement utilisés dans une organisation, souvent introduits par des équipes métier sans validation centrale.

    Étape Objectif Piège fréquent
    1. Recensement Lister tous les systèmes IA en production ou en test, y compris les fonctionnalités IA embarquées dans des outils SaaS existants Oublier les fonctionnalités IA activées par défaut dans des logiciels déjà déployés (suites bureautiques, CRM)
    2. Qualification Déterminer si le système entre dans la définition d'« système d'IA » au sens du règlement Sur-qualifier des systèmes à base de règles simples qui n'impliquent aucune inférenceinférenceIAUtilisation d'un modèle déjà entraîné sur une donnée nouvelle. Peu coûteuse à l'unité mais répétée à chaque requête, elle constitue le coût récurrent d'exploitation.Voir dans le glossaire
    3. Finalité déclarée Identifier l'usage prévu par le fournisseur Confondre la documentation marketing avec la fiche technique réglementaire
    4. Usage réel Vérifier que l'usage effectif correspond à la finalité déclarée Ignorer les détournements d'usage réalisés en interne (« shadow AI »)
    5. Classification Appliquer la grille des quatre niveaux, en croisant Annexe III et exceptions Classer par analogie technique plutôt que par activité couverte
    6. Traçabilité Documenter la décision de classification, y compris pour les cas classés « minimal » Absence de trace écrite, rendant impossible la démonstration de diligence en cas de contrôle

    Le « shadow AI » — usage non déclaré d'outils d'IA générative par les collaborateurs — constitue un angle mort fréquent. Un salarié qui utilise un assistant de rédaction externe pour produire des évaluations de performance introduit, sans que l'organisation le sache, un système potentiellement haut risque (catégorie emploi) dans un processus RH. L'inventaire ne peut pas se limiter aux systèmes achetés ou développés officiellement.

    Cas limites fréquents

    Certaines situations résistent à une classification mécanique et nécessitent une analyse au cas par cas :

    • Outil d'aide à la décision vs décision automatisée : un système qui présente un score à un recruteur humain, qui reste libre de l'ignorer, peut sortir du régime haut risque si la supervision humaine est réelle et documentée — pas seulement formelle. Un taux de suivi du score de 98 % par les recruteurs affaiblit sérieusement l'argument d'une supervision effective.
    • Systèmes multi-usages : un même moteur de scoring vendu à la fois pour du crédit à la consommation (haut risque) et pour de la segmentationChunkingIADécoupage d'un document en segments de taille fixe ou sémantique avant indexation vectorielle, pour optimiser la récupération RAG.Voir dans le glossaire marketing (risque minimal) impose deux classifications distinctes selon le déploiement, avec une documentation technique adaptée à chacun.
    • Composants tiers intégrés : intégrer une API de reconnaissance faciale d'un fournisseur externe dans une application de contrôle d'accès aux locaux ne dispense pas l'intégrateur de qualifier son propre produit final au regard de l'Annexe III.
    • Prototypes et phases de test : un système en phase pilote reste soumis au règlement dès lors qu'il traite des données réelles affectant des personnes réelles, même en l'absence de déploiement à grande échelle.

    Ce que ce chapitre ne couvre pas

    La classification par risques détermine quelles obligations s'appliquent, pas comment les remplir. Les exigences détaillées pour les systèmes à haut risque — système de gestion des risques, gouvernance des données d'entraînement, documentation technique, supervision humaine, robustesse — font l'objet des chapitres suivants. De même, l'articulation précise avec le RGPD et avec ISO 42001 est traitée séparément : la classification AI Act ne se substitue à aucune de ces obligations, elle s'y ajoute.

    Points de vigilance pour la mise en pratique

    • Documenter par écrit la logique de classification retenue pour chaque système, y compris ceux classés « risque minimal » — l'absence de trace est elle-même un risque en cas de contrôle
    • Revoir la classification à chaque changement significatif de finalité ou de périmètre de déploiement, pas seulement à la mise en production initiale
    • Ne pas se fier uniquement à la documentation du fournisseur : l'usage réel prime sur l'usage déclaré
    • Traiter l'inventaire comme un processus vivant, avec un point de contrôle récurrent, et non comme un audit ponctuel
    • Associer les équipes métier à l'inventaire : elles connaissent les usages réels mieux que les équipes conformité

    L'essentiel à retenir

    L'AI Act ne réglemente pas une technologie mais des usages, classés selon quatre niveaux de risque : inacceptable (interdit), haut risque (encadrement strict via l'Annexe III), risque limité (obligations de transparence) et risque minimal (aucune contrainte spécifique). Ce chapitre explique les critères qui déterminent la finalité d'un système, détaille les huit catégories de pratiques interdites et les huit domaines de haut risque de l'Annexe III, et propose une méthode d'inventaire pour classer les cas d'usage réels d'une organisation, y compris les situations ambiguës comme les systèmes à finalité générale intégrés dans un produit à haut risque.

    Questions fréquentes

    Un système classé « risque minimal » peut-il changer de catégorie plus tard ?
    Oui. La classification suit l'usage réel, pas seulement la conception initiale. Si un outil générique est repris pour un usage relevant de l'Annexe III — par exemple un outil d'analyse de texte détourné pour évaluer des candidatures — il doit être reclassé et se conformer aux obligations correspondantes. La réévaluation incombe autant au déployeur qu'au fournisseur d'origine.
    Qui décide de la classification d'un système : le fournisseur ou l'organisation qui le déploie ?
    Les deux, à des titres différents. Le fournisseur documente la finalité prévue et fournit les informations nécessaires à la classification. Mais le déployeur reste responsable de vérifier que l'usage réel correspond à cette finalité déclarée et de requalifier le système si l'usage effectif diverge de la documentation fournisseur.
    Un prototype en phase de test interne est-il concerné par le règlement ?
    Oui, dès lors qu'il traite des données réelles affectant des personnes réelles, même à petite échelle. L'absence de déploiement massif ne dispense pas des obligations liées au niveau de risque identifié. Un pilote RH testé sur vingt candidats reste soumis aux mêmes règles de classification qu'un déploiement complet.
    Comment traiter une fonctionnalité IA activée par défaut dans un logiciel SaaS déjà utilisé par l'entreprise ?
    Elle doit être intégrée à l'inventaire au même titre qu'un système développé en interne. Ces fonctionnalités échappent souvent à la vigilance parce qu'elles n'ont pas fait l'objet d'un projet dédié, ce qui en fait un point aveugle fréquent dans les démarches de conformité.
    L'interdiction de la reconnaissance d'émotions au travail comporte-t-elle des exceptions ?
    Oui, deux exceptions strictes existent : les usages liés à la sécurité (par exemple détecter la fatigue d'un conducteur professionnel) et les usages médicaux encadrés. En dehors de ces cas précis, le déploiement de reconnaissance d'émotions sur le lieu de travail ou en milieu scolaire reste interdit, quelle que soit la finalité invoquée par l'employeur.
    Un modèle de langage à usage général est-il automatiquement classé haut risque ?
    Non. Le modèle en lui-même relève d'un régime distinct (obligations GPAI liées à la documentation et, au-delà d'un certain seuil de capacité, au risque systémique). C'est le produit ou service construit à partir de ce modèle, et son usage concret, qui détermine le niveau de risque au sens de la classification par cas d'usage.
    Faut-il documenter la classification même pour un système jugé à risque minimal ?
    C'est fortement recommandé, même si le règlement n'impose pas de formalisme spécifique à ce niveau. En cas de contrôle ou de litige, l'absence de toute trace écrite sur le raisonnement de classification est elle-même un facteur de risque, car elle empêche de démontrer une diligence raisonnable.

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